Magicophobie?

d’Ariel Frailich

La définition de ‘magicien’ dit qu’il s’agit de quelqu’un qui a — ou qui prétend avoir — des pouvoirs surnaturels. Or, très peu de magiciens se comportent comme si la magie était réelle. Bien sûr, il n’est pas toujours nécessaire, ni désirable, de créer l’illusion de la magie, mais ce n’est pas une raison pour bannir entièrement ce genre de présentation.

Beaucoup de magiciens pensent que la notion de magie n’a plus de sens aujourd’hui, parce que le public contemporain est trop sophistiqué, ou trop intelligent, pour croire au surnaturel. Personnellement, j’accueillerais à bras ouverts l’occasion d’oublier la banalité du quotidien pour être émerveillé à nouveau comme un enfant. Je ne crois pas être le seul à avoir ce genre de sentiment: la popularité des religions asiatiques, la naissance du mouvement du Nouvel Âge, le succès de livres tels que La prophétie des andes, en sont témoins.

Beaucoup de magiciens pensent également qu’il est immoral de prétendre avoir des pouvoirs surnaturels. Le but ici n’est pas de convaincre les spectateurs que nous avons des pouvoirs occultes, mais simplement de les faire suspendre leur incrédulité pendant quelque temps en jouant la comédie d’être de vrais magiciens. Ce n’est guère différent de l’actrice qui essaie d’attendrir le public en dépeignant la pauvreté et la misère dans une pièce. À la fin du film, nous pouvons songer à son manoir à Hollywood et à son salaire astronomique; de même, à la fin de notre représentation, nous pouvons redescendre sur terre et redevenir de vulgaires mortels.

Créer l’illusion de la magie n’est pas une tâche aisée. Par exemple, le public contemporain est accoutumé à l’idée que le magicien est un artiste de variétés qui fait des tours de passe-passe; c’est une impression que nous perpétuons, d’ailleurs. Nous avons tendance à minimiser l’aspect magique de ce que nous faisons, allant même jusqu’à le dénigrer de façon subtile ou évidente. Nos présentations soulignent, la plupart du temps, l’aspect intellectuel du mystère, et les réaction émotives que nous essayons d’obtenir sont le rire et l’étonnement. Bien que ces choses peuvent être intéressantes et sont souvent divertissantes en soi, elles ne sont pas particulièrement magiques.

Une des premières choses à faire serait d’éliminer de notre vocabulaire tous les mots qui font penser à la ruse (truc, duper, berner, attrapper, etc.), et d’employer les formules et les gestes magiques avec conviction, ou ne pas en employer du tout. Ça vaut quand-même mieux que de faire claquer ses doigts, soi-disant pour que la magie prenne place, après avoir fait des fioritures qui ne laissent aucun doute quant à notre niveau d’adresse!

La deuxième chose à faire serait de créer des présentations qui parlent aux émotions (voir Paroles, paroles and Un tissu plus opulent).

La troisième chose serait de faire preuve de conviction en ce que nous faisons, de la même façon qu’un acteur se ‘croit’ être dans son rôle. Une technique utile, qui nous vient du théâtre, est décrite dans le livre Magic and Showmanship de Henning Nelms. Il s’agit d’envisager chaque action que l’on fait comme ce que le public voit, plutôt que ce que l’on fait vraiment. Par example, au lieu de me dire “Je fais un faux mélange”, je me dis “Je mélange le jeu”; au lieu de me dire “Je fais un comptage Elmsley”, je me dis “Je montre quatre cartes”.

Finalement, la maîtrise des techniques employées et du contrôle de l’attention (ce que nous appellons à tort “misdirection”), surtout sous la forme d’indications directionnelles, intégrées à la présentation, aident énormément à créer l’illusion au niveau visuel. La moindre perception d’un geste ou accessoire secret suffit à ramener le spectateur à la réalité, et l’illusion de la magie est détruite. De même, les gestes rapides et tape-à-l’oeil rendent conscient la dextérité de l’artiste dans l’esprit du spectateur, ce qui annule l’idée de la magie, et trop de hâte lorsqu’on fait un tour risque d’embrouiller le spectateur, ce qui lui fera sans doute rater le moment magique.