Histoires et autres techniques

d’Ariel Frailich

Si vous avez lu mes articles précédents, vous savez déjà que j’aime les présentations qui emploient des histoires. Ici, j’aimerais parler de ça ainsi que de quelques autres genres de présentations.

Les histoires sont une façon excellente de rehausser un mystère. En déplaçant le contexte d’une représentation de l’immédiat vers le passé (ou l’imaginaire), le public peut se détendre et suivre le spectacle entier, plutôt que de se concentrer uniquement sur ce qui se passe sur le plan physique. Ceci permet énormément de misdirection, ce qui a pour effet de rendre l’effet total beaucoup plus magique et plus mystérieux.

Il y a des histoires où la magie prend le rôle central. Un example typique du genre est celle du magicien contre le tricheur (ou joueur), dans lequel le tricheur semble gagner un pari, mais le magicien retourne la situation et gagne à la fin. Un autre example est la présentation du fil hindou présenté par Eugene Burger, dans lequel il raconte l’histoire hindoue de la création de l’univers.

D’autres histoires ont une nature non magique, même si elles contiennent des éléments de magie. Dans le tour ‘DIY Ambitious Card’ (de mon livre Card Stories), par example, un enfant plante un paquet de graines dans l’enveloppe, et il en résulte un buisson sur lequel poussent des paquets de graines. Si l’histoire n’est pas magique en elle-même, la magie vient uniquement du tour, qui vient donc soutenir l’histoire en l’illustrant.

Certains magiciens trouvent qu’une histoire non magique — ou même une histoire tout court — dilue l’effet magique en réduisant la représentation à une séance de contes avec un peu de magie ajoutée comme accessoire. Il suffit de voir René Lavand présenter son tour ‘Three bread crumbs’ (trois miettes de pain) pour se rendre compte que ce n’est pas du tout le cas. Si la magie — et donc le magicien — est bon, une bonne histoire rehausse la magie… ainsi que le magicien.

Le magicien contre le tricheur est un example d’histoire dans laquelle la magie est employée pour changer un échec en succès. Cette technique est extrêmement utile; presque n’importe quel tour peut être présenté comme s’il était en train d’échouer, ce qui permet le magicien de triompher à la fin. Il suffit d’un scénario dans lequel l’échec mène à quelque chose d’assez pénible, comme être ridiculisé, être puni, ou subir une perte.

On peut aussi employer la technique de l’échec qui se solde en succès dans des présentations où la magie prend place dans l’immédiat, mais il y a là le danger que la présentation finisse par souligner l’adresse du magicien, chose qui n’est pas nécessairement désirable (voir It’s what you say). Il y a une sorte de magie dans laquelle l’échec qui se termine en succès, présenté dans l’immédiat, est très réussi: il s’agit du Bizarre Magic. Si la prestation est assez convaincante, il est effrayant de voir l’artiste perdre son contrôle de pouvoirs magique — et un grand soulagement lorsqu’il les a en main de nouveau!

Dans les présentations où la magie prend place dans l’immédiat, les tours dans lesquels un échec se transforme en succès appartiennent à la catégorie de ‘sucker tricks’ (le mot ‘sucker’ signire ‘niais’ ou ‘poire’, dans le sens de quelqu’un qui a été ‘eu’), qui sont définis comme des tours dans lesquels les spectateurs sont amenés à croire que le magicien a raté le tour. Il n’y a rien de mal aux ‘sucker tricks’ en soi, mais beaucoup de magiciens les présentent avec une attitude qui dit ‘ah, ah, je vous ai bien eu!’, que je trouve bien puéril et digne de mépris. D’accord, les spectateurs regardent les spectacles de magie pour être ‘trompés’ (dans un sens très limité), mais pas pour se faire prendre comme imbéciles, ce qui est trop souvent le cas avec les ‘sucker tricks’ (voir les notes de Bill Nagler sur la psychologie de la tromperie). À mon avis, il vaut beaucoup mieux tirer la langue, pour ainsi dire, aux pouvoirs magiques, à l’univers, à la malchance, ou à n’importe quoi d’autre, qu’au public.

En allant un peu plus loin, on arrive au concept du ‘magicien incompétent’. Ici, le magicien semble être incapable de faire quoi que ce soit de magique, ou arrive même à tourner la magie contre lui-même, ce qui rend le spectacle très comique. Dans ce cas-ci, l’adresse du magicien est très importante aussi: pour que le spectacle soit vraiment apprécié, le public ne doit avoir aucun doute sur la compétence réelle du magicien, qu’il s’agit d’une comédie sur toute la ligne. Sinon, le magicien donnera l’air d’être vraiment incompétent, ce qui est gênant pour le public autant que pour le magicien. Dans cette catégorie figurent quelques uns des plus grands noms de la magie: Fred Kaps avec le tour des onze dollars, l’irremplaçable Tommy Cooper d’Angleterre, l’hilarant Topper Martin et le légendaire Cardini. Et n’oublions pas Mickey Mouse dans le film Fantasia!

Bien que chacune de ces façons de présenter demande de la réflexion et un niveau d’adresse raisonnable, l’exigence la plus importante est la conviction. Aucune présentation ne peut réussir si l’artiste ne fait que semblant de croire à ce qu’il dit ou le dit comme s’il s’agissait d’une blague; le texte doit sonner vrai, avec toutes les émotions nécessaires à la situation. Pour faire cela, il est bon d’apprendre quelque chose sur la comédie (voir, par example, le livre ‘Magic and Showmanship’ de Henning Nelms).